Biomethane : Le géant endormi de l’Europe s’éveille
Mise à jour du rapport de référence de l'Association européenne du biogaz
Avec la mise à jour de son rapport de référence, l'Association européenne du biogaz remet les pendules à l'heure sur les ambitions du biométhane en Europe. Et son directeur général, Harmen Dekker, n'est pas d'humeur à entendre des excuses : le potentiel est là, la technologie fonctionne. C’est le plus difficile qui reste à faire.
De l'ambition, la transition énergétique européenne n'en a jamais manqué. C'est la mise en œuvre qui pèche. Comment remplacer le gaz fossile dans les pans de l'économie que l'électricité peine à atteindre ? Dès 2022, le plan REPowerEU tentait d’apporter une réponse avec un objectif de 35 milliards de mètres cubes (Gm³) de biométhane produits chaque année d'ici 2030. Quatre ans plus tard, l'Europe en injecte environ 5 Gm³ par an dans ses réseaux. L'écart entre l'ambition et la réalité reste considérable.
En mars 2026, l'Association européenne du biogaz (EBA) a publié une évaluation actualisée du potentiel durable de biométhane sur le continent, réalisée par le cabinet Guidehouse. Un rapport qui démontre tout ce qui pourrait être accompli et dresse un constat sans détour sur ce qui freine encore la filière. Harmen Dekker nous en livre les conclusions, les blocages et les leviers pour enfin passer à l'échelle.
Un objectif sous pression
Produit par méthanisation de déchets organiques ou par gazéification de biomasse ligneuse, le biométhane est renouvelable, chimiquement identique au gaz naturel fossile, et peut être produit intégralement à partir de ressources locales. Contrairement à l'hydrogène vert, il ne demande aucune adaptation des équipements chez l'utilisateur final et circule dans les réseaux gaziers existants. Contrairement à l'éolien ou au solaire, il est pilotable, stockable et disponible toute l'année, dans toutes les régions d'Europe. Bref, l'une des énergies renouvelables les plus pragmatiques dont dispose le continent puisqu’elle s'insère dans le système énergétique qu'il possède déjà. Des infrastructures qui n'ont d'ailleurs rien d'abstrait. Des opérateurs comme GRDF, qui exploite le plus grand réseau de distribution de gaz de France, cartographient depuis près de dix ans le potentiel de biométhane au regard de l'accès au réseau et des territoires ruraux. La molécule est prête, les tuyaux aussi. Il ne manque plus que les politiques publiques et les gisements.
L'Europe a-t-elle seulement assez de ressources durables pour produire à grande échelle ? La réponse du rapport est sans appel : oui. Le potentiel combiné de biométhane et d'e-méthane atteindrait 34 à 35 Gm³ par an dès 2030, bondirait à 116-132 Gm³ en 2040, pour culminer entre 181 et 205 Gm³ à l'horizon 2050. Les ressources sont là, mais c'est l'empressement à les exploiter qui fait défaut. L’ambition de 2030 a même été revue à la baisse par rapport à l'édition précédente, car l'insuffisance de l'action publique a rogné ce qui pouvait être déployable de manière réaliste dans les délais. « Si l'ambition ne se traduit pas en règles et en objectifs, les choses n'avancent pas aussi vite que nous le souhaiterions », résume Harmen Dekker.
La solution tient selon lui en trois leviers : accélérer les procédures d'autorisation, clarifier la définition juridique des intrants durables et planifier à l'échelle des territoires, pour transformer un potentiel sur le papier en projets sur le terrain.
Crédits : EBA
Des effluents d'élevage aux terres marginales : chaque gisement compte
Le rapport dresse la carte d'une grande diversité d'intrants : résidus agricoles, effluents d'élevage, biodéchets alimentaires, eaux usées industrielles, boues d'épuration, cultures intermédiaires, jusqu'aux terres marginales ou polluées. « Nous n'avons pas de préférence, explique Harmen Dekker. Nous utilisons tous les intrants durables et disponibles. Il faut simplement veiller à tous les mobiliser. »
Les effluents d'élevage constituent l'opportunité la plus immédiate. Abondants et largement sous-exploités, ils offrent des bénéfices qui dépassent la seule production d'énergie : réduction des émissions diffuses de méthane, retour des nutriments au sol grâce au digestat. Les cultures intermédiaires — semées entre deux cultures principales, quand les sols resteraient autrement nus — représentent un gisement plus discret, mais tout aussi stratégique. Souvent confondues avec les monocultures énergétiques : « elles relèvent en réalité, insiste Harmen Dekker, d'une logique agroécologique solidement documentée ». Il cite un agriculteur suédois qui a passé dix ans à intégrer cultures intermédiaires et méthanisation dans sa rotation : rendements en hausse, pesticides quasi abandonnés, engrais chimiques en baisse. « Cela fonctionne même sous un climat froid. » Le frein, plaide-t-il, n'est pas agronomique, mais réglementaire : « La réponse évidente, c'est de garantir la pleine reconnaissance de ces pratiques dans les législations, partout en Europe. »
Autorisations : l'exemple français
Même quand les gisements sont là et l'équation économique favorable, un projet peut s'enliser dès la phase d'autorisation, bien avant le premier coup de pelle. Pour montrer comment les pouvoirs publics peuvent accélérer le déploiement, Harmen Dekker avance un exemple qui fonctionne. « La France a développé une approche par zonage : cartographier le potentiel d'intrants, le superposer au réseau de gaz, y ajouter les données des territoires ruraux et croiser le tout. Là où les cartes convergent, on sait exactement où l'on peut facilement accélérer la construction d'unités de méthanisation. »
Ce modèle, bâti notamment avec les données d'infrastructure et l'expertise territoriale d'opérateurs de réseau comme GRDF, fait aujourd'hui figure de référence. En identifiant les zones où ressources, infrastructures et conditions locales s'alignent, les gouvernements peuvent instaurer des zones d'accélération des énergies renouvelables et y simplifier radicalement les procédures : approbation quasi automatique pour les projets conformes aux meilleures pratiques, consultation publique resserrée, parcours administratif balisé. « La France a montré l'exemple il y a sept ou huit ans, souligne Harmen Dekker. Il est temps que d'autres suivent, et la Commission européenne a un rôle à jouer pour que cela arrive. »
Un message pour chaque public
Que dirait-il aux agriculteurs, aux industriels et aux décideurs qui liront ces lignes ? Harmen Dekker refuse le slogan unique et en propose trois. « Aux agriculteurs : nous pouvons réussir la transition écologique tout en préservant vos rendements. Aux industriels : c'est un scénario compétitif pour se décarboner. Aux politiques : reconnaissez cette énergie — parce que nous pouvons la déployer à grande échelle, qu'elle est européenne et qu'elle se trouve littéralement sous nos pieds. »
La ressource existe déjà, dans les résidus agricoles, les lisiers, les biodéchets et les eaux usées de toutes les régions d'Europe. L'infrastructure pour la transporter existe elle aussi. Il ne manque donc plus qu'une cohérence des politiques publiques pour réunir les deux à grande échelle, et sans plus attendre.
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