L'Alliance pour la décarbonation du bâtiment : et si la solution, c'était toutes les solutions ?
Grand angle : François Gemenne, expert du climat, éclaire la création d'un nouveau collectif
Entretien réalisé le 27 avril 2026, avant l'annonce du plan d'électrification
Le bâtiment représente l'une des principales sources d'émissions de gaz à effet de serre en France. Pourtant, sa décarbonation avance à un rythme insuffisant. C'est ce constat qui a poussé François Gemenne, professeur à HEC où il dirige le Master Sustainability and Social Innovation, chercheur au FNRS et auteur principal du 6e rapport du GIEC, à cofonder l'Alliance pour la décarbonation du bâtiment, une initiative réunissant des acteurs aussi divers que des industriels, des architectes, des artisans, des promoteurs, des collectivités et des associations. L’Alliance se donne pour mission de bâtir un plan ambitieux d'investissements publics et privés vers un secteur décarboné, avec une conviction partagée par ses membres : les solutions existent, il faut désormais les massifier.
Le parc immobilier français à la traîne
Le bâtiment est le premier secteur consommateur d'énergie en France, représentant 43 % de la consommation énergétique nationale en 2024, et près de 23 %1 des émissions nationales de gaz à effet de serre en France, soit le deuxième poste derrière les transports.
En 2024, 13,9 % des résidences principales étaient encore classées F ou G au diagnostic de performance énergétique et seulement 7,2 % atteignaient les classes A ou B. Si la consommation d'énergie par mètre carré a diminué de 1,8 % par an entre 2012 et 20222, le rythme reste insuffisant pour atteindre l'objectif d'un parc entièrement basse consommation d'ici 20503.
Ce constat interpelle d'autant plus que, selon François Gemenne, « C'est un secteur pour lequel nous avons toutes les solutions qui existent. Il y a un vrai enjeu de massification des solutions et de financement », explique le professeur. Le problème n'est donc pas technologique. Il est organisationnel, financier et politique.
Choisir le pragmatisme plutôt que le dogmatisme
C'est pour répondre à ce paradoxe qu'est née, à l'automne 2025, l'Alliance pour la décarbonation du bâtiment.
« La logique de l'Alliance, c'est d'essayer de trouver comment les solutions peuvent s'appuyer les unes sur les autres », explique François Gemenne. Dans le débat français, la tendance est souvent à l'opposition de ces solutions : rénovation par geste contre rénovation globale, remplacement du système de chauffage contre transformation du bâti, pompe à chaleur contre chaudière, nucléaire contre renouvelables… L'Alliance défend une approche différente : celle de la complémentarité des solutions selon le contexte, le type de bâtiment et la localisation.
Le parc immobilier français est l'un des plus anciens et des moins homogènes d'Europe. Résultat d'une histoire architecturale dense, ce parc concentre 4,2 millions de passoires thermiques4, pénalisant en premier lieu les ménages les plus modestes. Pire encore, comme le souligne François Gemenne, la France est « un des rares pays industrialisés dont les bâtiments s'effondrent parfois en plein centre-ville ». Un constat sévère mais révélateur du retard structurel accumulé.
Face à cette réalité, l'écueil majeur serait d'imposer une solution unique sur un parc aussi disparate. L'Alliance milite pour une approche différenciée, adaptée à chaque type de bâtiment et à chaque territoire. « Des actions sont menées par idéologie, en imaginant que la même solution va s'appliquer de manière uniforme à tout le territoire, alors qu'il y a toute une série de particularités, d'hétérogénéités », alerte le chercheur. Parfois, rénover sera la priorité ; dans d'autres cas, démolir et reconstruire sera plus efficace pour le climat. Ce qui compte, c'est le résultat : faire baisser les émissions au plus vite, au coût le plus faible.
Le chercheur pointe par ailleurs un travers bien français : celui de s'attacher aux symboles au détriment de l'efficacité. Dans le bâtiment comme ailleurs, maximiser l'impact réel doit primer sur les postures.
Financement : les limites du tout-subvention
Si la décarbonation du bâtiment avance lentement, c'est aussi parce que le modèle de financement repose jusqu'ici largement sur les subventions publiques. « Nous avons créé un système qui peut être un casse-tête en matière de rénovation », reconnaît François Gemenne, évoquant les nombreux dossiers « MaPrimeRénov’ » abandonnés en cours de route, faute de lisibilité.
L'enjeu est donc de mobiliser les capitaux privés via des mécanismes innovants. Parmi les pistes explorées par l'Alliance :
- la transformation des crédits de rénovation en crédits d'infrastructure adossés aux biens immobiliers ;
- une réforme de la fiscalité sur les droits de succession ;
- l'introduction de tiers investisseurs dans le financement des travaux.
À l'échelle macroéconomique, appliquer des taux d'intérêt préférentiels aux financements dédiés à la rénovation énergétique permettrait de réduire le coût du crédit pour les ménages qui s'engagent dans ces travaux, et d'orienter ainsi les capitaux privés vers la transition.
Pour une transition au service de tous
Derrière les hectares de toitures à isoler et les milliers d’appareils de chauffage vétustes à remplacer, se pose la question de l'accessibilité de la transition pour tous les ménages. La France, en la matière, part de loin. Elle accuse un déficit structurel par rapport à ses voisins européens, fruit de choix historiques en termes de financement, de réglementation et de priorisation. Et ce sont les ménages les plus modestes qui en paient le prix fort : logements sous-isolés, factures énergétiques élevées, inconfort thermique au quotidien. Or, ce sont précisément ces habitants qui auraient le plus à gagner d'une rénovation massive du bâti.
« Beaucoup de ménages modestes peinent concrètement à accéder aux bénéfices de la transition. Ce sentiment d’exclusion nourrit légitimement une défiance à l’égard des politiques de transition. »
François Gemenne
Crédits : Sébastien Godefroy
Dans un parc aussi diversifié que le parc français, la pluralité des solutions apparaît dès lors moins comme une option que comme une condition du succès. Réussir la décarbonation du bâtiment implique donc de réunir trois conditions indissociables, selon François Gemenne : débloquer les financements, mutualiser les solutions entre acteurs et adopter une approche résolument pragmatique, affranchie des considérations idéologiques. Un cap clair, pour un chantier qui n'a que trop tardé.
- Ademe
- Le logement et ses conséquences sur l’environnement, notre-environnement.gouv.fr
- Stratégie Nationale Bas-Carbone, ecologie.gouv.fr
- Le logement et ses conséquences sur l’environnement, notre-environnement.gouv.fr